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L'intelligence des marques, des médias et du web
 


Par Jean-Maxence Granier  Think-Out  2008-12-03 23:55:36 Bookmark and Share


La veille de l’opinion sur Internet : vers une nouvelle éthique de la discussion


Un appel d’offres qui fait débat

L’appel d’offres des Ministères de l’Éducation Nationale et de la Recherche daté du 15 octobre 2008 (télécharger le document au format pdf), visant à la fourniture d’une prestation de veille de l’opinion en ligne, a défrayé la chronique et ajouté un élément de discorde supplémentaire entre le monde enseignant et ses ministères de tutelle. Mais ce n’est pas sur ce débat politique que nous souhaitons intervenir. S’ouvre ici une question plus vaste.

On le sait, le web met à disposition de tous à la fois un espace d’expression et un espace d’accès à une multitude de contenus, fonctionnant, par ses propriétés numériques et réticulaires spécifiques, comme une caisse de résonance du social. Là où une multitude de conversations orales s’échangeaient sans qu’on puisse en garder trace, sans qu’on puisse les mettre immédiatement en relation les unes avec les autres, là où il aurait fallu effectivement mettre un policier ou un mouchard derrière chaque citoyen pour contrôler totalement l’opinion, ce nouvel espace interlocutif que constituent le web et la blogosphère le permet aujourd’hui.


5.1.1 Objectif
Le dispositif de veille en question vise, en particulier sur Internet, à :

  • Identifier les thèmes stratégiques (pérennes, prévisibles ou émergents)
  • Identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l’opinion CCP n° 2008/57 du 15 octobre 2008 – page 3/8
  • Repérer les leaders d’opinion, les lanceurs d’alerte et analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau
  • Décrypter les sources des débats et leurs modes de propagation
  • Repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles)
  • Suivre les informations signifiantes dans le temps
  • Relever des indicateurs quantitatifs (volume des contributions, nombre de commentaires, audience, etc.)
  • Rapprocher ces informations et les interpréter
  • Anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise
  • Alerter et préconiser en conséquence Les informations signifiantes pertinentes sont celles qui préfigurent un débat, un « risque opinion » potentiel, une crise ou tout temps fort à venir dans lesquels les ministères se trouveraient impliqués.

L'appel d'offres des Ministères de l'Éducation Nationale et de la Recherche daté du 15 octobre 2008 : le télécharger au format pdf

5.1.2 Sources surveillées

La veille sur Internet portera sur les sources stratégiques en ligne : sites « commentateurs » de l’actualité, revendicatifs, informatifs, participatifs, politiques, etc. Elle portera ainsi sur les médias en ligne, les sites de syndicats, de partis politiques, les portails thématiques ou régionaux, les sites militants d’associations, de mouvements revendicatifs ou alternatifs, de leaders d’opinion. La veille portera également sur les moteurs généralistes, les forums grand public et spécialisés, les blogs, les pages personnelles, les réseaux sociaux, ainsi que sur les appels et pétitions en ligne, et sur les autres formats de diffusion (vidéos, etc.)
Les sources d’informations formelles que sont la presse écrite, les dépêches d’agences de presse, la presse professionnelle spécialisée, les débats des assemblées, les rapports publics, les baromètres, études et sondages seront également surveillées et traitées.
Les interactions entre des sources de nature différente, les passages de relais d’un média à l’autre seront soigneusement analysés.



En savoir plus :
L’Express.fr : Le Ministère de l’Education veille sur Internet
Le Monde Informatique - Actualités Internet : Le Ministère de l’Education veille sur Internet et inquiète les enseignants
Rue89 : Education : 220 000 euros par an pour surveiller l’opinion



Source : LibérationLes discours soumis à l’analyse sont publiés dans l’espace public. Ils peuvent l’être de façon anonyme ou non. Ils ont cependant vocation à être vus et lus. Pourtant ceux-là mêmes qui les publient comme le public auquel ils sont destinés, s’inquiètent de l’usage qui sera fait de cette parole. On parle de surveillance, de Big Brother, on s’inquiète de cette veille qui surveille. Pourtant, il ne s’agit ni des renseignements généraux fichant des individus, ni des écoutes élyséennes et les ministères concernés ont rétorqué qu’ils s’intéressaient aux discours et non à ceux qui les tenaient et qu’ils ne faisaient qu’étendre au web des pratiques de veille déjà ancienne. Alors pourquoi une telle inquiétude et un tel rejet alors même que l’intention voire le désir d’être lu par le plus grand nombre est établi ?

Au-delà de l’affrontement entre les syndicats et les ministères, dans un climat de réformes non consensuelles, il y a effectivement quelque chose qui gêne et qu’il faut explorer. De fait, ce qui s’est aujourd’hui banalisé dans le champ de la veille concurrentielle, technologique, marketing, soulève plus de questions dans l’espace politique.

2. Quelle éthique de la discussion pour le Web ?

Il est clair que cet espace d’échanges, entièrement numérisé, hypertextuel, indexé, sémantisé (cf. l’arrivée du Web 3.0) suppression virgule et hautement réticulaire, est propice au déploiement des technologies d’analyse les plus modernes et les plus efficaces. L’analyse des données textuelles, les outils de traitement de la langue naturelle, les analyses des sources et des réseaux, celles des effets de reprise, de co-citations, la potentielle mise en relation de toutes ces informations (sources, auteurs, mots, entités nommées, concepts, champs sémantiques) permettent un grammage extrêmement fin, à la fois quantitatif et qualitatif de l’opinion telle qu’elle se donne à voir en ligne. Ces outils sont, seront utilisés tout simplement parce qu’ils existent, parce qu’aujourd’hui un analyste avec simplement Google peut transformer le web en mine d’informations, et parce que, s’il est doté d’outils d’extraction et d’analyse plus puissants, il peut véritablement cartographier l’espace doxal du web sur tel ou tel thème.

On notera pour information le rôle des éditeurs de logiciel pionniers dans le domaine qui viennent du monde de la statistique textuelle et qui ont développé des produits bien connus tels que SPAD, Alceste, SPHYNX, WordMapper, etc … mais aussi de nombreux éditeurs de logiciels d’analyse du contenu des textes (Corpora, Collective Intellect, Andiamo Systems, BuzzLogic, SPSS, Arisem, Temis, etc …), des éditeurs de moteur de recherche (Nstein, Autonomy) qui intègrent aujourd’hui à leur offre des composants d’analyse des opinions. De manière générale, ces composants permettent de détecter les thématiques et la polarité des textes analysés, les approches proposées reposant de plus en plus sur le couplage de méthodes linguistiques et statistiques, les méthodes linguistiques permettant d’extraire les informations pertinentes des textes, les méthodes statistiques permettant de quantifier, de catégoriser et de classifier les documents.

On le voit, les États, les Marques, les Institutions peuvent ainsi analyser une multitude de discours présents sur les forums, les blogs, les sites internet. Pourtant cette possibilité technologique déjà largement à l’œuvre pose des questions. On le sent bien, il y a comme un risque ou comme un malaise. Ce qui est étrange, désagréable pour ceux qui font valoir leurs idées sur la toile, c’est que ce matériau, s’il n’est à proprement parler volé ou détourné par les technologies de veille en ligne, peut être utilisé d’une certaine façon contre eux ou par-devers eux.

La critique faite aux Ministères responsables de l’appel d’offres se situe à 2 niveaux :

  • La peur d’une surveillance individuelle des acteurs, qui pose le problème de la liberté de parole, ici en l’occurrence celle des fonctionnaires, et celui des éventuels pouvoirs de rétorsion de l’État. On voit bien qu’à ce premier niveau, des garanties peuvent exister (anonymisation des données par exemple) même si des dérives peuvent exister. On touche à la question d’un État trop omniscient face aux citoyens, aux limites à donner à sa capacité à stocker et à analyser des données produites dans l’espace public.
  • Un sentiment plus diffus, mais sans doute plus fondamental, qui choque la blogosphère car on comprend bien que les arguments recueillis s’ils sont écoutés ne sont pas véritablement entendus. Les ministères concernés écoutent les paroles pour définir et mettre en place leurs propres stratégies de réponse. Il ne s’agit sans doute moins de repérer tel fonctionnaire qui sortirait de son devoir de réserve ou tel leader d’opinion à surveiller de près, mais bien plus d’élaborer des stratégies de communication pour contrer tel ou tel discours. Derrière la capacité à connaître et à comprendre l’opinion, on pressent la capacité à la manipuler.

Derrière ce débat, ce n’est pas simplement Big Brother contre la Toile, c’est la question même d’une éthique de la discussion nouvellement posée à travers les usages du Web 2.0.

Ce qui choque le plus la blogosphère, c’est qu’on sort de la logique de dialogue pour entrer dans celle d’un regard en surplomb de la parole sociale. Si Xavier Darcos ou Valérie Pécresse allaient donner leurs points de vue sur les forums ou les blogs, ils seraient certes contestés par ceux qui s’opposent à eux politiquement, mais ils ne seraient pas remis en cause en tant qu’interlocuteurs puisqu’ils se situeraient sur un plan de symétrie que tout dispositif conversationnel appelle, participant du débat sans pour autant le subsumer. De même, nul ne reprochera à tel gouvernement d’expliquer et de promouvoir sa politique de réforme directement ou indirectement.

Lorsque qu’Habermas refonde les conditions de la morale kantienne en s’appuyant sur les propriétés de l’intersubjectivité et ce qu’il nomme le Principe de Discussion, il établit l’émergence de normes communes non plus sur le for intérieur de chacun, dans l’aptitude à universaliser, mais sur les conditions mêmes de l’échange d’arguments (possibilité de chacun de participer au débat, liberté de parole, symétrie des acteurs, publicité au sens d’espace public, etc.) Il insiste ce faisant sur la nécessité de distinguer deux logiques dans le débat : une logique qui demeure instrumentale et « stratégique », tandis que l’autre est véritablement « communicationnelle ». Dans le premier cas la fin est prédéterminée, le débat en étant comme le moyen, dans le second, le consensus est plus authentiquement recherché. Ce que reflète cet appel d’offres pour ceux qui le remettent en cause, c’est d’une certaine façon une posture monologique qui laisse effectivement pressentir que l’écoute du discours de l’autre est d’avance intégrée à une réponse qui le prendra en compte sans lui accorder pourtant une véritable validité. C’est là que se joue la distinction entre « agir communicationnel » et « action stratégique »

On voit au fond réapparaitre une tension vieille comme les premiers échanges entre êtres humains. L’espace de la conversation est-il un lieu d’affrontement où la parole de l’autre est en partie objectivée à fin d’emporter la conviction, là où la rhétorique, la bonne compréhension des arguments de l’interlocuteur, servent d’abord à s’y opposer, ou au contraire parle-t-on d’un espace d’échanges, de véritable co-élaboration visant à produire un « en commun ». A la censure négative de toujours (interdire de dire), se substitue une censure positive où le dire n’est plus nié dans son expression, mais dans son fondement même puisque d’abord pris dans un calcul qui vise à en limiter la performativité.

Cette opposition, empruntée à J. Habermas et K. O. Appel, est par trop caricaturale. Dans tout échange sans doute existe-t-il à la fois des visées « stratégiques » et la possibilité de produire du sens, des normes en commun. Pourtant, la technologie (au-delà des moyens que l’État s’est toujours donné pour comprendre/surveiller le social) donne à celui qui la maitrise une posture transcendante, écrasante dans le débat, qui vient rompre l’équilibre des paroles que chacun intuitionne comme en étant la condition.

D’autre part, on le voit aujourd’hui , l’efflorescence de la parole en ligne ne se comprend pas sans le désir corolaire d’être entendu, de peser, et la masse des données produites rend nécessaire ces nouvelles technologies d’analyse des échanges et de l’opinion.

Dès lors, comment conjuguer l’émergence de technologies qui sont capables de fonctionner comme des opérateurs de synthèse du champ doxal, qui peuvent le topographier avec précision, et les conditions d’une véritable éthique de la discussion.

3. Quelques hypothèses de réflexion

Faut-il dès lors que l’État se prémunisse lui-même de cet excès en puissance ? Faut-il que la CNIL étende son rôle, au-delà de la protection des données personnelles, pour mettre en place une réflexion sur l’usage même des discours présents sur le web ? Il faudra sans doute effectivement élaborer des règles d’usages de ces contenus pour protéger à terme les individus et leurs paroles.

Plusieurs principes sont envisageables :

On pourrait ainsi demander aux internautes leur accord pour que leur avis soit analysé, soit une forme d’opt-in qui distinguerait la simple lecture (que la seule publication appelle à l’évidence) d’un traitement d’une autre nature, qu’on le définisse technologiquement (mise en place de procédures de calcul à partir de la chaîne des signifiants) ou procéduralement (recoupement de sources, études comparatives, diachroniques, etc.)

Une autre des pistes à suivre serait de contraindre les acteurs institutionnels à rendre publiques leurs analyses, leurs veilles sur l’opinion afin de mettre tout le monde à égalité et de pouvoir produire des interprétations contrastives. Il s’agirait là de tendre au débat et à l’ensemble de ses acteurs comme un miroir dans lequel chacun pourrait se situer vis-à-vis de tous les autres ? On le sait Habermas mettait au cœur de son éthique de la discussion la question de la publicité. Ce qui au fond viendrait rendre service à l’ensemble du champ conversationnel en mettant à disposition des synthèses opératoires qui permettrait de donner sens à la parole recueillie en ligne, donc d’une certaine façon à la prendre authentiquement en compte.

Il est aussi vraisemblable que ces technologies soient de plus en plus accessibles et que, comme chacun peut utiliser Google, chacun pourra à sa guise se donner une vision globale d’un champ doxal donné, à travers l’équivalent d’un Google Earth qui permettrait de cartographier sémantiquement un espace délibératif et de se situer en son sein.

En conclusion, on constate que les politiques ne peuvent être de simples donneurs d’ordre ou maîtres d’œuvre dans ce domaine. Ils doivent aussi s’interroger sur leurs pratiques et garantir à terme la préservation d’un espace délibératif qui ne peut appartenir à personne

Les acteurs de la blogosphère et du web doivent être eux conséquents avec leur désir de voir leurs paroles peser dans le débat public. Ils sont bien les premiers à s’appuyer sur toutes potentialités du réseau pour le densifier et le faire entrer en résonance avec leur dire. Ils doivent donc considérer que ces approches, si elles sont cadrées et partagées, constituent l’avenir même de l’agoraweb.

Enfin les prestataires de services (cabinets d’études et de veille, fournisseurs de technologies, etc.) doivent se doter d’une réflexion déontologique sur l’usage qui est fait des paroles recueillies et analysés sur le web (voir par exemple la charte déontologique du Syntec marketing et Opinions) et être transparents sur les méthodes qu’ils utilisent (fiabilité des sources, fiabilité de l’information, fiabilité des résultats).



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Taggé : opinion OpinionWay

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